L’aide alimentaire “en plein boom”

De manière cynique, on pourrait dire qu’un secteur a été sursollicité depuis la crise du coronavirus: celui de l’aide alimentaire. Déjà avant cette crise, le recours à cette aide alimentaire était en augmentation en Belgique et en Europe. Et les moyens à disposition n’étaient pas suffisants. Surtout le système avait pour effet de créer une stigmatisation des plus pauvres et un sentiment d’humiliation de devoir quémander de la nourriture pour soi-même et sa famille. Avec le Covid-19, cette demande a explosé, des montants complémentaires ont été débloqués et les conditions matérielles d’octroi de cette aide ont frisé l’indécence, même si les bénévoles faisaient ce qu’ils pouvaient. Des voix se sont élevées pour qu’enfin ce système d’aide alimentaire évolue vers un droit à l’alimentation. Mais l’on semble préférer maintenir un système plus proche de la charité qu’un réel accès à un droit pourtant fondamental.

Avec la crise du Covid, on a assisté à des scènes hallucinantes: alors que le premier confinement était déclaré, avec pour consigne de rester chez soi, des files s’allongeaient sur les trottoirs, à proximité des centres de distribution de colis alimentaires. Si ce premier pic est aujourd’hui un peu aplani, on estime que le nombre de personnes recourant à cette aide alimentaire a augmenté de 20 à 25% par rapport à 2019 et avoisinait les 450.000 personnes à l’aube du second confinement, durant le troisième trimestre 2020. Un nouveau public est venu gonfler les files des personnes déjà aidées: des étudiants, des artistes, des travailleurs indépendants, des prostituées, des sans-papiers ou encore des travailleurs au noir dans des secteurs à l’arrêt. Par ailleurs, les services de distribution ont connu des difficultés de personnel, étant donné le confinement et le public plutôt âgé concerné par ce bénévolat.

Pour rappel, le système de l’aide alimentaire fonctionne chez nous essentiellement sur la base d’organisations qui offrent des services d’aide alimentaire, tels que des services de distribution de colis alimentaires, des restaurants sociaux ou encore des épiceries sociales. Ces services fonctionnent avec très peu de moyens et sont essentiellement portés par des bénévoles. À côté de ces services, on peut aussi citer la distribution de nourriture dans les gares et les maraudes, de colis d’urgence distribués dans de nombreuses maisons Croix-Rouge et de tickets-restaurant, bons alimentaires ou de l’argent liquide par les CPAS. L’approvisionnement de ces services se fait au travers des banques alimentaires, présentes en Belgique depuis 1985 et elles aussi gérées par des bénévoles. Elles jouent le rôle d’intermédiaires, en organisant des collectes de dons et d’invendus et en assurant la logistique du Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD) et la gestion de l’enveloppe budgétaire octroyée par l’UE. D’autres plateformes d’achats (Dream, Soli-Food) et d’autres outils (bourseauxdons.be) ont été créées pour soutenir le travail des organisations de terrain[1].

 

Avec quels moyens?

Avec le Covid, différents montants ont ainsi été débloqués par les autorités politiques pour soutenir les CPAS face aux demandes croissantes de leurs usagers pour de l’aide alimentaire et de produits d’hygiène de base.

En mars 2020, une première aide du fédéral assez dérisoire de 286.000 euros (soit moins d’un euros par bénéficiaire) était allouée aux banques alimentaires et aux centres de stockage et de distribution. Quelques jours plus tard, c’est un subside de trois millions qui était octroyé aux CPAS, puis un second du même montant en octobre. Une subvention d’un million d’euros a également été distribuée en novembre 2020 à la Fédération des banques alimentaires et d’autres acteurs de terrain comme la Croix-Rouge, Alimen’T…

En Région wallonne, en avril 2020, c’est un budget d’un million d’euros qui a été octroyé aux services d’aide alimentaire. En octobre 2020, une seconde enveloppe de 2,2 millions d’euros a été distribuée à 156 épiceries sociales, restaurants sociaux et CPAS sélectionnés dans le cadre d’un appel à projets lancé durant l’été 2020. Un autre appel à projets a été décidé à l’automne à destination cette fois des banques alimentaires et des plateformes d’aide alimentaire pour un montant d’un million d’euros.

À Bruxelles, ce sont 480.000 euros qui ont été débloqués pour le secteur, avec 60.000 euros pour la coordination «Aide alimentaire» de la Fédération des services sociaux, un soutien de 220.000 euros au projet Dream du CPAS de la Ville de Bruxelles (basé sur un projet d’insertion socioprofessionnelle de récupération et de distribution des invendus du marché matinal de Bruxelles) et 200.000 euros pour développer des projets concrets sur le terrain.

Les communes ont elles aussi mis la main au portefeuille pour soutenir les associations de terrain installées sur leur territoire.

Les dons des entreprises aux banques alimentaires ont été encouragés fiscalement.

Enfin, last but not least, les fonds européens de «Soutien à la reprise en faveur de la cohésion et des territoires de l’Europe» (REACT-EU) et un cofinancement fédéral ont permis de doubler les moyens déjà alloués par le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD) à la Belgique en 2020, 2021 (et ce sera également le cas en 2022), pour atteindre les 27 millions annuels, au lieu des 13 millions d’euros annuels octroyés précédemment (2014-2020).

Migrer vers une aide plus digne et plus transparente

Dès le début de la crise sanitaire, Céline Van Nieuwenhuys, secrétaire générale de la Fédération des services sociaux, impliquée de longue date dans le soutien de ce secteur, n’a cessé de marteler qu’il fallait changer de paradigme en matière d’aide alimentaire: dans un communiqué de presse au début de la crise Covid, elle déclarait qu’«il faudra qu’une fois pour toutes, nos décideurs comprennent qu’on est en 2020, et plus au Moyen-Âge. Donner des colis aux pauvres relève d’une époque révolue. Les volontaires et les services qui les distribuent font un travail remarquable, mais nous devons migrer vers un système plus progressiste et surtout moins stigmatisant. Les chèques-repas constituent une piste réelle qu’il faut activer urgemment».

La formule des épiceries sociales, où la personne dispose de la faculté de choisir les denrées et produits qu’elle va recevoir ou acheter à moindre prix, ou celle des frigos solidaires, fruits de la lutte contre le gaspillage alimentaire, sont des solutions alternatives et innovantes.

Elle ajoutait dans un article d’Alter Échos que «ce secteur s’organise avec des bouts de ficelle. Il n’est reconnu ni financé par personne. […] L’idée prédominante est vraiment de sortir tous les bénéficiaires du CPAS de l’aide alimentaire. Cette dernière doit continuer à exister dans un cadre humanitaire uniquement». Et d’autres observateurs de souligner qu’il faut arrêter avec la charité et les solutions paternalistes. Pour Olivier De Schutter, ancien rapporteur auprès l’ONU pour le droit à l’alimentation, l’aide ne serait qu’un sparadrap sur la plaie ouverte d’une inégalité structurelle[2].

Nathalie Cobbaut

[1] Étude «L’expérience de l’aide alimentaire. Quelle(s) alternative(s)?», UCL, ATD Quart Monde, FDSS, 2019 – téléchargeable sur le site de la FDSS: https://www.fdss.be/wp-content/uploads/19033-rapport-croisement_06.pdf

[2] L’expérience de l’aide alimentaire: quelle(s) alternative(s)?, CBCS, https://www.cbcs.be/L-experience-de-l-aide-alimentaire-quelle-s-alternative-s

 

À consulter: le répertoire de l’aide alimentaire en Belgique

Pour renseigner sur les endroits où les usagers peuvent trouver une aide alimentaire, un répertoire a été dressé par la Fédération des services sociaux. Celui-ci indique les numéros verts gratuits pour les urgences sociales: 0800 35 243 (en Région de Bruxelles-Capitale) et le 1718 (Wallonie), mais aussi l’ensemble des services d’aide alimentaire connus à Bruxelles et en Wallonie.

Pour accéder à une aide alimentaire, une enquête sociale est effectuée et des documents sont demandés pour prouver l’état de nécessité. Les critères dépendent de chaque organisation.

https://www.fdss.be/fr/repertoire-de-l-aide-alimentaire/

Pour en savoir plus sur les enjeux de l’aide alimentaire:

Un ouvrage: Aide alimentaire. Les protections sociales en jeu, sous la direction de Déborah Myaux/FDSS, Éditions Academia, 2019.

Une conférence gesticulée «Faim de vie»: https://www.fdss.be/fr/conference-gesticulee-faim-de-vie/