
Ils et elles sont salariés, même avec des contrats de travail à durée indéterminée, travailleurs à temps partiel, intérimaires, mais aussi indépendants. Ils et elles effectuent des flexi-jobs ou encore travaillent pour des plateformes comme UberEats. Ils et elles travaillent, sont pauvres, gagnent trop pour être aidés, mais trop peu pour vivre décemment. Aujourd’hui, les postulats selon lesquels le travail serait le meilleur rempart contre la pauvreté et que des mesures telles que la fin des allocations de chômage pour les chômeur.se.s de longue durée agiraient comme un coup de boost vers l’emploi sont clamés haut et fort, sans tenir compte de la population concernée ni du type d’emploi que ces personnes pourront réellement décrocher. Par ailleurs, les nouvelles dispositions adoptées pour flexibiliser l’emploi, mais qui affaiblissent la protection des travailleurs, risquent de ne pas améliorer cette situation. Si décrocher un travail peut être une entreprise en soi, en vivre de manière décente est un autre défi.
Les travailleurs pauvres en Belgique représenteraient 4,7% de la population de plus de 18 ans, déclarant travailler et étant exposés au risque de pauvreté. Avec des différences régionales assez importantes: en effet, Bruxelles comptabilise un taux de 9,6% de travailleurs pauvres, contre 3,7% en Région flamande et 5% en Région wallonne[1].
Ces chiffres, on les trouve dans un rapport thématique intitulé: «Travailler et vivre en précarité, pauvreté en région bruxelloise» et réalisé par l’Observatoire de la santé et du social (OSS – Vivalis). Si cette étude a analysé spécifiquement la situation bruxelloise, ce qui nous intéresse particulièrement dans ce travail, c’est avant tout la description très large et hétérogène du groupe, des situations et des statuts occupés par ces travailleurs précaires, qui dévoile des réalités complexes et contrastées.
Définitions et patchwork de situations
Pour les chercheurs de l’OSS, un travailleur précaire ou pauvre est une personne qui déclare travailler ou avoir travaillé plus de la moitié de l’année, dont le revenu disponible se situe à un niveau inférieur au seuil de risque de pauvreté national (60% du revenu disponible équivalent médian ou indicateur AROP – at risk of poverty) ou à un niveau légèrement supérieur au revenu minimum mensuel moyen garanti (RMMMG) et qui estime ne pas parvenir à joindre les deux bouts pour faire face au coût de la vie.
Si l’étude porte sur la situation bruxelloise, on peut certainement extrapoler les situations de travail concernées par cette réalité. Les chercheurs mentionnent que le degré de précarité et de pauvreté varie en fonction des formes d’emplois et d’activités concernées, mais aussi des variations contextuelles territoriales (coût du logement, de la mobilité, composition du ménage, accès aux aides sociales, aux aides à l’emploi, à la formation…) et des variables individuelles (sexe, identité de genre, âge, niveau de formation, expérience, nationalité, état de santé…).
Le groupe de travailleurs concernés se caractérise par une multiplicité de situations, de statuts, de formes d’activités. On trouve parmi les catégories concernées, des salariés, des indépendants, mais également des personnes ayant un statut spécifique, comme les étudiants, les salariés intérimaires, temporaires, les flexi-jobbers, les travailleurs de dispositifs d’aide à l’emploi et à l’entrepreneuriat, détachés ou de plateformes, qui, dans un certain nombre de cas, cumulent les statuts… et les vulnérabilités.
Plus de travail = moins de pauvreté?
Autre étude qui s’est penchée sur les réalités de ces travailleurs: celle réalisée par Jeroen Horemans, Ive Marx et Bea Cantillon, chercheurs et chercheuse à l’Université d’Anvers, et intitulée «Ampleur et causes sous-jacentes de la pauvreté des travailleurs en Belgique».
Dans cette étude, l’équation «Plus de travail = moins de pauvreté?» est remise en question et, selon les auteurs, le postulat selon lequel un emploi est le meilleur moyen de sortir de la pauvreté est contesté. L’affirmation selon laquelle, dans les pays où davantage de personnes travaillent, le taux de pauvreté est globalement moins élevé ne constitue pas (ou plus) nécessairement un lien de causalité. «Il existe plusieurs pays où l’emploi est beaucoup plus élevé qu’en Belgique, mais où la pauvreté était également plus importante en 2022. Nous savons également que la hausse de l’emploi a eu peu d’impact sur les taux de pauvreté au cours des dernières décennies (Horemans, 2017, et Van Lacker, 2019). Alors que le taux d’occupation a augmenté dans tous les pays européens, nous ne voyons pas de parallèle dans l’évolution des taux de pauvreté[2].»
À cet égard, si en Belgique le taux de pauvreté au travail est assez stable (autour de 4-5%) et est inférieur à la moyenne européenne, qui se situe entre 8 et 9%, les mesures d’exclusion du chômage et celles relatives à la dérégulation des conditions de travail risquent de voir ce taux grimper, comme cela a par exemple pu être le cas entre 2005 et 2015 en Allemagne, qui a vu le taux de pauvreté au travail de la population de plus de 18 ans passer de 5 à 10%.
Des conditions matérielles très dégradées
Autre indicateur pour apprécier les difficultés des travailleurs pauvres: la privation matérielle, soit la situation dans laquelle une personne n’est pas en mesure d’acheter des produits ou services nécessaires pour subvenir à ses besoins de base (EU-SILC). Selon le glossaire d’Eurostat[3], il s’agit d’une situation de difficulté économique durable, définie comme l’incapacité forcée à couvrir les dépenses suivantes: des dépenses imprévues, une semaine de vacances hors du domicile par an, une consommation régulière de viande ou d’une autre source de protéines, le chauffage adéquat du logement, l’achat de biens de consommation durable, tels qu’un lave-linge, un frigo, une télévision, un téléphone ou une voiture, les impayés (loyer, factures d’électricité/eau/gaz, emprunts divers).
Dans l’étude sur les travailleurs pauvres publiée en 2025 par l’Observatoire de la santé et du social, le logement est considéré comme étant à la base des problèmes d’insuffisance de revenus. À cet égard, être locataire est un signe de précarité et d’insécurité. C’est d’autant plus le cas à Bruxelles, où le logement, souvent de mauvaise qualité, entame une bonne partie des revenus, surtout si ceux-ci sont faibles.
Autre élément explicatif d’une pauvreté chez les travailleurs: la composition des ménages. La monoparentalité, les grandes familles ou les personnes seules constituent des situations à risque, avec en corollaire une faible intensité de travail liée aux contraintes relatives à la taille du ménage, à la garde d’enfants… Elle peut néanmoins aussi être vue comme une source potentielle d’entraide.
Le fait de ne pas pouvoir épargner pour faire face à des dépenses imprévues peut entraîner l’apparition d’un endettement rapide, multiple et regroupé. Pour subvenir aux besoins alimentaires du ménage, le recours à l’aide et aux colis alimentaires n’est pas rare.
En matière de soins de santé, l’accessibilité n’est pas garantie: le non-recours aux soins ou encore le report de soins sont, bien souvent, au programme, avec des difficultés pour maintenir une couverture d’assurance, que ce soit l’assurance obligatoire ou les assurances complémentaires, y compris l’assurance hospitalisation. Étant donné la pénibilité du travail et l’usure physique et psychologique, les travailleurs pauvres sont davantage exposés à l’incapacité de travail, qui augmente avec l’âge et l’anxiété.
La mobilité constitue également un coût et grève une partie du salaire. Les possibilités d’accès aux loisirs, aux vacances, aux sports et à la culture sont plutôt rares et prioritairement réservées aux enfants.
Enfin, le niveau d’éducation est assez faible, même si certains ont des qualifications qu’ils ne parviennent pas à activer par la suite. L’accès à internet, aux équipements informatiques et au smartphone n’est pas toujours évident, alors même qu’il est de plus en plus essentiel.
En toile de fond, des inégalités
Enfin, l’accès à un emploi décent et à des conditions d’emploi stables et rémunératrices, contrairement à ce que certains prônent aujourd’hui, ne dépend pas exclusivement – tant s’en faut – de la volonté de la personne en recherche d’emploi. En effet, l’étude de l’OSS montre bien que cet accès à l’emploi est entravé par de nombreuses inégalités qui se cumulent. Le fait de pouvoir décrocher un emploi rémunérateur et de qualité est aussi influencé par ces inégalités.
Les inégalités entre les sexes et d’identité de genre, les inégalités ethnoraciales ou celles fondées sur l’âge et entre les générations, ainsi que celles liées à l’état de santé physique ou psychique ou encore à l’accès au numérique sont autant d’obstacles bien connus. Leur combinaison en accentue les effets et influence le parcours d’emploi et de vie en général.
Nathalie Cobbaut
Pour en savoir plus: consultez le Rapport thématique de l’Observatoire de la santé et du social «Travailler et vivre en précarité, pauvreté en Région bruxelloise» (2025), ainsi que les documents annexes (cartographies, regards croisés) – à télécharger: https://www.vivalis.brussels/fr/publication/2025-rapport-bruxellois-pauvrete-inegalites-social-sante.
[1] Source : taux pour l’année 2023, chiffres du Bureau du Plan sur la base de données Statbel.
[3] Selon la définition d’Eurostat, https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Glossary:Material_deprivation/fr.