Quel état de l’aide alimentaire, aujourd’hui?

En mars dernier, Statbel a mis à jour le seuil de pauvreté en Belgique (1.565 euros mensuels pour une personne isolée, 3.287 euros pour un couple avec deux enfants). Parmi les éléments qui influencent le coût de la vie, l’alimentation entre en ligne de compte, alors que l’accès à une nourriture saine, durable, de qualité et en quantité suffisante constitue un droit fondamental. Or de plus en plus de Belges recourent à l’aide alimentaire, et les nouvelles mesures relatives à l’exclusion du chômage et à la limitation des allocations de chômage dans le temps ont entraîné une hausse du recours à cette aide. Dans le même temps, on assiste à une diminution importante des approvisionnements liée à celle des financements publics ainsi que des invendus disponibles à la distribution. Les services qui s’occupent de distribuer cette aide éprouvent dès lors des difficultés à remplir leur mission.

 En 2024, quelque 560.000 personnes ont eu recours à une aide alimentaire en Belgique. En 2014, soit dix ans auparavant, le dernier recensement en comptabilisait moins de 300.000 bénéficiaires. Ces chiffres, récemment mis en lumière par la Concertation Aide alimentaire de la Fédération des services sociaux (FDSS)[1], rendent compte d’un doublement du nombre de personnes concernées entre 2014 et 2024. Ce nombre est en hausse constante. En effet, les mesures du gouvernement fédéral en matière d’allocations de chômage et d’octroi du revenu d’intégration par les CPAS entraînent de nouvelles demandes d’aide alimentaire, dans le chef des exclus du chômage et de ceux qui verront leurs allocations sociales rabotées, voire supprimées.

Ces chiffres ne rendent pas non plus compte de tous ceux qui n’ont pas accès à cette aide, en raison de l’absence de services de proximité, de la honte ou de la peur d’aller demander de l’aide, de la saturation des services ou encore des critères d’accès souvent restrictifs pour y accéder. Une récente enquête de l’IWEPS (Institut wallon de l’évaluation, de prospective et de statistique) montre qu’un Wallon sur cinq (20%) vit dans la précarité alimentaire. Or seul un Wallon sur 16 (soit 6,4%) réclame et obtient une aide de ce type. Toujours selon l’IWEPS, 14% des femmes déclarent s’être privées de manger pour nourrir leur enfant ou un membre de leur famille (source: Enquête ISADF – Iweps 2024[2]).

Quant aux personnes qui demandent une aide alimentaire, elles sont de plus en plus nombreuses, avec davantage de travailleurs pauvres, des jeunes et des étudiants, des familles monoparentales, des personnes seules… Toutes sont touchées par l’augmentation des prix du logement, de l’alimentation, de l’énergie.

Quelles conditions d’accès ?

 Pour accéder à l’aide alimentaire, il faut a priori s’adresser au CPAS de sa commune qui vérifiera l’égilibilité à cette aide, laquelle sera octroyée si certaines conditions de revenus et de situation familiale sont respectées. Par exemple, si la personne bénéficie du revenu d’intégration ou d’une aide équivalente, de l’intervention majorée (BIM), du tarif social, pour le gaz et l’électricité, si elle est sans papier, sans abri ou qu’elle vit sous le seuil de pauvreté (1.565 euros pour une personne isolée, 3.287 euros pour une famille de deux adultes et deux enfants). Le fait d’être surendetté est également pris en compte, ainsi que l’état de besoin lors de l’enquête sociale réalisée par un travailleur social. L’attestation remise par le CPAS permet alors de s’adresser à des services d’aide alimentaire. L’attestation précise la fréquence et la durée de l’aide.

Les services d’aide alimentaire…

 Selon la recherche qualitative publiée en février 2026 par la Concertation Aide alimentaire, le paysage de l’aide alimentaire est constitué d’asbl (40% de l’offre) qui distribuent leur aide à 250.000 bénéficiaires[3], de CPAS (33,5% de l’offre, avec 167.000 bénéficiaires), d’organisations dépendant de Saint-Vincent-de-Paul (171 organisations, soit 13,7% de l’offre, 94.000 bénéficiaires), d’organisations de la Croix-Rouge (51, soit 5,1% de l’offre, 31.000 bénéficiaires) et d’organisations relevant des Restos du Cœur (17, soit 1,4% de l’offre, 20.000 bénéficiaires). La répartition des bénéficiaires par région est la suivante: 91.539 pour Bruxelles (soit 73 bénéficiaires pour 1.000 habitants), 236.372 en Flandre (35 bénéficiaires pour 1.000 habitants) et 233.898 en Wallonie (65 bénéficiaires/1000 habitants).

Cette aide alimentaire se matérialise par la distribution de colis ou de paniers de denrées, généralement non périssables, la distribution de repas à consommer sur place ou à emporter, mais aussi par le biais d’épiceries sociales, de frigos solidaires, ainsi que par le biais de chèques ou de bons d’achat délivrés par les services sociaux.

L’approvisionnement de ces services repose sur l’aide publique européenne et fédérale gérée par les banques alimentaires, la récupération d’invendus, les dons des supermarchés et des marchés, ainsi que les achats groupés via des plateformes logistiques locales.

… à bout de souffle 

Alors que, comme on l’a vu, la demande d’aide alimentaire ne cesse d’augmenter, l’offre ne suit pas la même évolution: le remplacement progressif du Fonds européen d’aide alimentaire par le Fonds social européen plus (FSE+) n’a pas été accompagné d’une hausse des financements européens pour soutenir la distribution de l’aide alimentaire sous ces diverses formes. Par ailleurs, l’État fédéral, qui contribue également à ce FSE+ pour ce qui est de notre pays, a ramené sa contribution de 27 millions d’euros en 2025 pour l’achat de nourriture (et 13 millions pour du matériel d’hygiène de base) à 15 millions d’euros en 2026. En outre, les apports du secteur agroalimentaire ont également tendance à se contracter, en raison de nouvelles politiques en matière d’invendus destinés au secteur de l’aide alimentaire et d’une concurrence accrue avec des acteurs marchands spécialisés dans la récupération des invendus.

Au vu du nombre sans cesse croissant de demandes d’aide, les services d’aide alimentaire sont dès lors saturés, avec certains services fragilisés qui ont fermé ou qui ont diminué les quantités distribuées, d’autres qui ont instauré des listes d’attente, d’autres encore qui ont puisé dans leurs réserves financières pour maintenir le service. Il faut savoir que ce secteur est porté à 70% par des bénévoles, laissés seuls face à une situation qui ne cesse de se dégrader. Ce secteur peine de plus en plus à remplir sa fonction et se voit forcé de renvoyer dans certains cas des personnes chez elles sans solution pour se nourrir.

D’où la campagne «Frigo vide», lancée par des acteurs sociaux actifs à Bruxelles et en Wallonie et menée en février dernier au moyen de marches contre la précarité alimentaire, de banquets vides et d’une vidéo sur l’importance de l’aide alimentaire (https://www.youtube.com/watch?v=uuwmc3J_ib0), afin de rappeler que se nourrir est un droit fondamental. Autre cri d’alarme poussé par le secteur de l’aide alimentaire : la manifestation nationale du 29 septembre 2026 contre la précarité alimentaire avec pour baseline la file des assiettes vides.

Nathalie Cobbaut

[1] https://www.fdss.be/wp-content/uploads/2026_PRESA_etude.pdf

[2] https://isadf.iweps.be/index.php?action=droit&droit=02

[3] Selon la recherche de la Concertation Aide alimentaire, il est à noter que parmi les asbl qui distribuent de l’aide alimentaire, certaines d’entre elles sont mandatées directement par les CPAS dans le cadre d’un partenariat pour distribuer l’aide alimentaire aux personnes sollicitant le CPAS au niveau communal.