Se soigner quand les moyens financiers font défaut
Malgré une couverture quasi universelle en matière d’assurance maladie obligatoire, le coût des soins de santé à charge des patients n’est pas anodin et grève le budget des Belges. Et ce, de manière inégale selon leur situation de vie. Au point que certains en viennent à décider de reporter leurs soins, faute de moyens. Plusieurs études et enquêtes viennent étayer ces affirmations.
D’une manière générale, on présente le système de soins belge comme l’un des plus performants au monde et couvrant la quasi-totalité de la population, dès lors qu’un individu a sa résidence légale dans le pays. On parle d’un modèle d’assurance sociale et d’une combinaison de prestataires de soins publics et privés, parmi lesquels les citoyens disposent du libre choix du médecin traitant, avec une liberté thérapeutique pour les médecins et une accessibilité universelle aux soins pour l’ensemble de la population.
Dans son introduction, l’enquête effectuée par Sciensano en 2023-2024 et publiée en octobre 2025[1]rappelle les grands principes de notre système belge. Elle souligne que celui-ci repose sur un régime complexe auquel ont accès de nombreuses catégories de personnes: les travailleurs salariés, les indépendants, les fonctionnaires, mais aussi les chômeurs, les pensionnés, les bénéficiaires du revenu d’intégration, les personnes porteuses d’un handicap, les étudiants. Sont également concernés les membres de leur famille à charge, tels que les conjoints, cohabitants, enfants et petits-enfants, via des droits dérivés.
Ainsi, la quasi-totalité de la population a accès aux prestations de soins de santé, soit 99,1% de la population belge. Les personnes en situation illégale sur le territoire n’ont pas accès à l’assurance maladie classique: elles ouvrent le droit à l’aide médicale urgente via les CPAS.
Accessibilité versus coût des soins de santé
Mais couverture en soins de santé et performance du système de soins ne signifient pas forcément accessibilité.
Déjà, une étude de l’Observatoire social européen (OSE) datant de 2020[2] et commanditée par l’Inami spécifiait, pour ce qui est des dépenses à charge des patients, que la Belgique se classait au-dessous de la moyenne européenne, avec un taux plus élevé de frais de santé à charge du patient que dans les autres pays européens, que ce soit en ambulatoire ou concernant les soins hospitaliers. En termes de perception de la charge financière de ces soins médicaux, là aussi, le sentiment des Belges d’être mis à contribution était plus élevé que chez les autres ressortissants de l’Union européenne. Et d’autant plus encore chez les ménages dont le revenu est inférieur à 60% du revenu médian.
Le rapport mentionne également une absence de couverture en soins de santé, notamment pour les personnes qui n’ont pas payé leurs cotisations sociales, en particulier pour les travailleurs indépendants qui rencontrent des difficultés financières et qui font, dans certains cas, l’impasse sur le paiement des cotisations sociales. Le fait que les patients doivent avancer le coût des soins avant de se faire rembourser (comme c’est le cas chez les kinés, les dentistes, les médecins spécialistes…) constitue également un frein très important à l’accès aux soins. Les suppléments d’honoraires liés aux prestataires de soins qui choisissent de ne pas être conventionnés majorent considérablement le coût des soins, et tous les patients ne sont pas forcément au courant des différences de statut entre les médecins.
Enfin, l’OSE relevait également comme causes d’entrave à l’accessibilité des soins de santé, la complexité du système belge et la difficulté de s’y retrouver pour la population.
Inégalités sociales de santé
Ces coûts à charge des patients, leur perception, la complexité du système ou encore les suppléments d’honoraires liés à l’organisation de notre système de santé renforcent indubitablement les inégalités sociales de santé (ISS), lesquelles sont fortement liées aux différences de conditions économiques qui existent entre les groupes sociaux qui constituent la collectivité, mais également à d’autres déterminants.
Ces ISS sont en effet associées à la position sociale des individus dans la société, au travers de leurs revenus, mais aussi de leur niveau d’éducation ou encore de la catégorie socioprofessionnelle à laquelle ils appartiennent. Elles résultent également de l’accès différencié aux ressources matérielles et culturelles, notamment via le revenu et le niveau d’éducation, mais aussi des conditions d’emploi, qui influencent le niveau de stress, la pénibilité et la qualité générale du travail en général. S’y ajoutent les conditions de logement et d’environnement, lesquelles impactent la salubrité de l’habitat, la qualité de l’air et l’exposition à des substances toxiques. Les modes de vie, incluant les habitudes alimentaires ou comportementales en matière de santé, jouent un rôle important sur ces inégalités. Enfin, les discriminations et l’exclusion sociale – notamment les inégalités de genre, d’origine ou encore le manque de soutien social – sont également à épingler[3].
Autant de déterminants sociaux de la santé qui, comme le souligne l’Organisation mondiale de la santé, reflètent les conditions dans lesquelles les personnes naissent, grandissent, travaillent et vieillissent, ainsi que les forces plus larges qui façonnent les conditions de la vie quotidienne[4]. Avec pour conséquences une réduction de l’espérance de vie (l’Observatoire de la santé et du social bruxellois le montre clairement dans son dernier Baromètre social 2025[5]) et une prévalence plus élevée de maladies chroniques (diabète, obésité, hypertension…) pour les populations plus défavorisées.
La Belgique n’échappe pas à ces ISS. Pour les réduire, il s’agit de pouvoir agir sur les déterminants sociaux de la santé, à travers des actions individuelles, mais également collectives, comme le souligne l’OMS.
Quelle accessibilité financière?
Sur le site www.belgiqueenbonnesante.be, on retrouve aussi des éléments concernant l’accessibilité financière des soins de santé. On y mentionne que les contributions personnelles des Belges dans les dépenses de soins de santé, soit les dépenses supportées personnellement par les patients, avoisinaient 18% en 2021, qu’elles ont augmenté de 40% entre 2010 et 2019 et qu’elles sont plus élevées que dans les pays voisins[6].
De son côté, l’étude de l’OCDE Health at a Glance 2024[7] montre qu’en Belgique, les patients financent «de leur propre poche» 20% des dépenses de santé, contre une moyenne de 15% dans l’Union européenne, soit le double de ce que paient nos voisins: 9% en France, 10% aux Pays-Bas, 12% en Allemagne. Et ce, malgré les systèmes du MAF (maximum à facturer) avec un plafond des tickets modérateurs payés par un ménage, du BIM (bénéficiaire de l’intervention majorée – voir article pages 15-16), du tiers payant ou encore du dossier médical global, qui ont pour but de limiter la facture de soins de santé.
Le rapport de Sciensiano publié en octobre 2025 (cf. supra) sur le même sujet présente d’autres éléments: il compare la déclaration des ménages quant à la difficulté de supporter les dépenses de soins de santé (soins médicaux, dentaires, médicaments prescrits). En 2018, 15,1% des ménages déclaraient une telle difficulté; en 2023-2024, ils n’étaient plus que 12,5%. Une diminution qui cache pourtant une disparité assez importante entre régions: le pourcentage de ménages rencontrant des difficultés à payer les soins de santé est de 7,7% en Flandre, 18,5% en Wallonie et 21,8% en Région de Bruxelles-Capitale.
Renoncer à se soigner
Toujours dans le rapport de Sciensano, les personnes interrogées dans le cadre de l’enquête déclarent des reports pour les soins médicaux, dentaires, l’achat de médicaments prescrits, de lunettes, ainsi qu’en matière de soins de santé mentale. 11,9% des ménages belges déclarent avoir renoncé à se soigner, avec des différences importantes entre régions (17,2% de reports à Bruxelles, contre 9% en Flandre et 15,2% en Wallonie). Le pourcentage de ménages déclarant devoir reporter des soins de santé a légèrement augmenté, passant de 9,1% en 2018 à 11,9% en 2023-2024. Ce report est plus marqué quand la personne de référence est une femme (17,3%), qu’elle est de faible niveau d’instruction (16,3%) ou qu’elle se situe dans les quintiles de revenus les plus bas (28,5%). Les reports de soins dans les familles monoparentales s’élèvent à 22,7%.
Des chiffres qui en appellent d’autres: selon une enquête réalisée par Deloitte et AG Insurance auprès de 1.500 personnes âgées de 25 à 75 ans et publiée en février 2025, plus d’un quart des personnes sondées déclarent ne pas pouvoir supporter une dépense de plus de 200 euros en soins de santé non planifiée. Les soins dentaires posent un problème aigu, étant donné que le ticket modérateur est particulièrement élevé dans le système belge, soit 66% à charge du patient contre 53% ailleurs dans l’Union européenne. Par ailleurs, un Belge sur trois déclare reporter ou éviter complètement des soins de santé en raison de leur coût[8]. C’est particulièrement le cas chez les jeunes et les groupes socioéconomiquement plus vulnérables.
Un système de soins sous tension
Quand on ajoute à ce tableau la situation du système de soins de santé – pénurie de soignants (médecins généralistes, spécialistes, infirmières, aides-soignantes…), essoufflement de ceux qui restent, désertion de certains métiers liée à la pénibilité du travail, allongement des temps d’attente pour les consultations, les opérations, les actes techniques, les imageries – mais aussi les difficultés financières des établissements hospitaliers, le constat est préoccupant. L’État estime en outre ne pas disposer des moyens nécessaires pour couvrir des coûts qui ne feront qu’augmenter avec le vieillissement démographique. On est donc face à un système qui montre de plus en plus de limites, avec des inégalités croissantes d’accès aux soins pour les personnes plus vulnérables et un manque d’accessibilité financière pour toute une partie de la population qui n’en a plus les moyens.
Nathalie Cobbaut
[1] Stefaan Demarest, Arno Maetens et Rana Charafeddine, «Accessibilité financière aux soins de santé – Enquête de santé 2023-2024», Sciensano, octobre 2025. À télécharger sur le site de Sciensano: https://www.sciensano.be/sites/default/files/ac_report_fr_his2023.pdf
[2] https://www.ose.be/sites/default/files/publications/2020_SC_RB_NIHDI-Report_Synthese_FR_1.pdf
[3] Voir notamment le rapport de Jean-Marc Laasman, Leila Maron et Jérôme Vrancken, «Les inégalités sociales de santé dans le domaine de la santé», Solidaris, Direction Études, 2019.
[4] https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/social-determinants-of-health
[5] https://www.vivalis.brussels/fr/publication/barometre-social-2025
[7] https://www.oecd.org/en/publications/health-at-a-glance-europe-2024_b3704e14-en.html
[8] https://www.deloitte.com/be/en/Industries/financial-services/research/health-insurance-perceptions-in-belgium.html